Cuba ou le voyage au bout de la faim

Cuba ou le voyage au bout de la faim

Cuba ou le voyage au bout de la faim

HECTOR LEMIEUX 

Cuba traverse un contexte de pénurie extrême. La multiplication des sanctions américaines contre l’île réduit ses revenus. La crise du coronavirus, en privant Cuba de touristes, a achevé l’économie de l’île et creusé les estomacs des Cubains. Le régime socialiste, en gérant avec une main de fer, mais avec brio la crise du coronavirus, fait face à un immense défi.

Cuba prend le visage de la faim. Cuba est aux abois. Cuba souffre, en silence. La pénurie est là, toute proche. Des forçats de la faim patientent sous un soleil de plomb en ce matin d’été. Une file de 200 personnes défie le temps devant une mini-supérette d’Alamar, une immense banlieue industrieuse de l’est de la capitale. Certains attendent depuis trois heures, d’autres sont venus prendre leur tour dès hier. On parle du manque ou de la télénovela brésilienne de la veille, où des femmes d’affaires souriantes à talons hauts déambulent au bord d’une piscine dans une ambiance d’opulence.« Il vaut mieux tuer quelqu’un qu’une vache. Car tuer une vache ou se promener avec de la viande de bœuf est passible de la prison à perpétuité. »Partager surTwitterELIOCUISINIER HAVANAIS

Et si on commençait par un rhum? Même à Cuba, aujourd’hui, il n’y en a plus partout. C’est un signe. Ici, les femmes avancent, résignées. « Aujourd’hui, il y a du jus de tomate et de l’huile », confie Yanet, une Havanaise venue de San Miguel del Padron, un quartier populeux, situé à une heure de trajet. « Rendez-vous compte que, dans ce pays, les gens font des heures de queue pour acheter une boite de jus de tomate« , confie Yunier, médecin. « Et c’est sans compter tous ceux qui partent au Panama ou au Guyana pour acheter des lots de shorts ou de Blumers (slips) pour les revendre cinq fois le prix ici », ajoute-t-il.CONSEIL

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La supérette, gardée par trois agents de la police nationale révolutionnaire, manque de tout. Pas de produits alimentaires, à l’exception de conserves de sardines hors de prix et de jus de fruits. « Lorsqu’il y a du poulet, c’est rare, c’est l’émeute. Et puis, la plupart du temps, les employés de la boutique l’ont revendu au noir. Il m’arrive de passer une demi-journée à attendre et de repartir les mains vides », ajoute Yanet.

Malgré la pénurie, les yeux sont remplis d’espoir. La faim fait trembler les Cubains, sans altérer leurs sourires. Pour pallier le manque, les Havanais s’informent de plus en plus de l’état des stocks sur les réseaux sociaux. Dans un contexte de pénurie extrême, le recours au système D s’impose. Des groupes WhatsApp indiquent où l’on trouve qui du shampoing, qui du poulet. « La Révolution sensuelle », comme la décrivait le grand reporter Victor Franco en 1962 dans son essai du même nom, a vécu, trahie sur sa gauche.

Répression et mouchards

Le chemin de La Havane est pavé d’immenses files devant des magasins… vides. Jamais, depuis la chute de l’URSS, les Cubains n’ont eu aussi peu à manger. La famine non, la faim oui. Horrible, tenace, récurrente.

Cuba importe plus des deux tiers de sa nourriture et aurait réduit de 75% ses importations alimentaires. Si l’île produit des fruits et des légumes, le régime n’est jamais parvenu à mettre en place des porcheries ou des élevages de volaille. Voici les confessions d’un affamé: « Il vaut mieux tuer quelqu’un qu’une vache. Car tuer une vache ou se promener avec de la viande de bœuf est passible de la prison à perpétuité« , rappelle Elio, cuisinier havanais. Pour se nourrir, certains vont taquiner le poisson en mer sur de petits radeaux.Les Cubains s’alimentent au marché noir où le dentifrice, d’ordinaire vendu un euro, s’échange désormais cinq euros.Partager surTwitter

La police est de plus en plus visible, afin d’éviter des émeutes de la faim. Yanet, elle, chuchote: « Il ne faut rien dire, car il y a beaucoup de Chivatons (mouchards)« . Plus que jamais. Roberto Morales, président d’un Conseil de défense de la Révolution de la municipalité de la Villa Panamericana, à quelques minutes de La Havane, est l’un d’eux. Il ne s’en cache pas. Cet ancien haut fonctionnaire zélé, qui loue l’appartement de sa femme Myriam aux touristes dans le quartier du Vedado, dénonce les comportements de ses voisins, non sans avouer que lui-même fraude le fisc: « Nous n’avons pas d’autre choix que de minorer nos revenus, car sinon nous ne pourrions pas manger », confesse-t-il.Vue en plein écran

« Dans ce pays, les gens font des heures de queue pour acheter une boite de jus de tomate. » ©REUTERS

Mais à Cuba, tout le monde surveille tout le monde et se méfie de son voisin. Pour le reste, les Cubains s’alimentent au marché noir où le dentifrice, d’ordinaire vendu un euro, s’échange désormais cinq euros. Et tout est à l’avenant. « Je suis musicien, contrebassiste. Comme il n’y a plus de touristes, je suis devenu éleveur de porcs. Il faut bien manger », conte Ramon, un Havanais.

Une économie à genoux

L’industrie touristique, deuxième source de devises, est à l’arrêt depuis le début de la crise du coronavirus. Il ne reste plus que quelques centaines de touristes dans le pays, souvent oubliés de leurs ambassades, à l’exception des dynamiques ambassades italiennes, britanniques et suisses.

Longtemps confiné près de La Havane à l’hôtel Villa Bacuranao, un touriste italien confie aujourd’hui: « J’aime Cuba, mais avec la crise la corruption atteint des sommets. Il faut payer les vigiles pour pouvoir sortir, offrir du rhum au directeur et déjouer les arnaques au moment de payer. »Une usine de Cienfuegos, dans le centre du pays, brûle de vieux pneus afin de les transformer en pétrole.Partager surTwitter

Après quatre mois de confinement, les entreprises tournent au ralenti. Les transferts d’argent aux familles (Remesas) se sont réduits comme peau de chagrin depuis que Donald Trump a multiplié les sanctions contre la firme Western Union et les sociétés financières permettant d’envoyer de l’argent à Cuba. La chaîne d’hôtels américaine Marriott doit se retirer de l’île suite aux injonctions de la Maison-Blanche.

Si Washington durcit les actions pour que le pétrole vénézuélien n’entre plus dans l’île, La Havane procède à des initiatives étonnantes. Une usine de Cienfuegos, dans le centre du pays, brûle de vieux pneus afin de les transformer en pétrole.

L’espoir d’une victoire des démocrates américains

Si les Cubains ne connaissent pas souvent le candidat démocrate américain Joe Biden, les habitants de la plus grande île des Caraïbes rêvent unanimement du départ de Donald Trump qu’ils appellent souvent « El Loco (le fou) ».

Dans une interview à la chaîne américaine CBS à la fin avril, Joe Biden a confié son envie de revenir à la politique de rapprochement avec Cuba menée par Barack Obama: « Pour une grande partie, j’y reviendrais (…) Obama essayait de changer la politique de Cuba pour que le peuple cubain puisse sortir de l’emprise de Castro et de son frère. » Une politique d’ouverture, qui, selon plusieurs experts, a peu de chance de voir le jour rapidement. Cela supposerait qu’elle ait la faveur de La Havane, bien consciente des risques pour la survie du régime qu’impliquent les rapprochements avec les États-Unis.

En attendant, les Cubains tentent de quitter leur pays, lorsqu’ils le peuvent. Les ambassades sont prises d’assaut avec pour rêve d’ailleurs des pays aussi variés que l’Italie ou… Haïti!

Cuba ou le voyage au bout de la faim

Stephane